Le Liban, Sommet de toutes les Francophonies
Terre de diversité culturelle, le Liban qui vit au
quotidien l'élaboration permanente et renouvelée du
dialogue des cultures, peut faire partager les leçons
de ses déchirements mais aussi les fruits de larges
périodes de convivialité au monde. Il est sans doute
l'un des pays les mieux adaptés pour accueillir un dialogue
de fond où l'altérité est perçue comme une donnée légitime.
Après les événements du 11 septembre 2001, ce dialogue
est impérieux face aux risques d'intolérance et de renfermement.
Afin d'éviter les dérives hégémoniques qui en résultent,
la Francophonie se doit d'aménager un nouvel espace
de concertation et de plaider en faveur d'une approche
ouverte et plurale de la culture et des civilisations.
Le dialogue est la seule possibilité de fonder une société
internationale où les identités les plus diverses s'enrichissent
au profit de chacun et de l'ensemble. Favoriser une
cohérence harmonieuse des cultures dans le cadre d'une
complémentarité partagée préviendrait l'écueil d'un
modèle culturel dominant et exclusif tendant à ravaler
les cultures dites périphériques au rang de réserves
culturelles. Or la culture est un élément inhérent au
développement et à la croissance économique dans un
monde où les ressources se concentrent de plus en plus
autour de l'économie de la connaissance. Faire circuler
le savoir, le rendre accessible à tous permettra d'accéder
à la modernité démocratique. Vivre ensemble et différents,
vivre ensemble nos différences, c'est le pari des pays
francophones !
Le dialogue des cultures, thématique du Sommet
de Beyrouth
Le Liban se devait bien de proposer que le sommet dont
il a l’honneur d’être l'hôte soit placé sous le thème
du « dialogue des cultures ». C'est que l'hôte a acquis
une riche expérience en matière de diversité culturelle.
Tant son histoire que sa structure économique et sa
texture sociale témoignent, dans le cadre de son arabité,
d'une longue tradition d'ouverture et d'échanges qui
a favorisé l'émergence d'une culture une et plurielle,
par-delà soubresauts et vicissitudes. C'est pourquoi,
la consolidation du lien social pour ceux qui y vivent
requiert une élaboration permanente et renouvelée qu'il
s'agit pour la communauté francophone d'impulser et
de dynamiser à l'échelle mondiale. Cette démarche suppose
le dépassement de l'altérité comme simple acte de tolérance,
pour l'envisager comme une part constitutive de sa propre
identité; elle suppose, aussi, la perception et l'appréhension
des particularités comme autant de déclinaisons de l'universel.
Le dialogue des cultures,
culture du dialogue
Le dialogue, en ce qu'il présume d'égalité en sus des
différences, de convergence en dépit des écarts et des
éloignements, tend par-delà le simple échange verbal,
à la compréhension de l'Autre. Cest là le sens qui fait
du « dialogue des cultures » un projet concret présupposant
la pleine acceptation de la différence. En se fondant
sur une définition très large de la culture, ce projet
confère une dimension anthropologique à la Francophonie.
En fait, ce que nous entendons ici par « dialogue des
cultures » implique une conception large des deux termes
: « dialogue » et « culture ». Par culture, il faut
comprendre la gamme entière des modes acquis de comportements
humains et, considérés sous leur aspect symbolique,
l'ensemble des oeuvres passées et présentes des sociétés
humaines. Une culture s'individualise grâce à un ensemble
de traits spécifiques que façonne l'histoire et qui
sont le fruit, entre autres facteurs, d'interactions,
pacifiques ou violentes, avec d'autres cultures. Par
dialogue des cultures, il faut donc entendre un ensemble
complexe de processus intentionnels d'échanges pratiques,
processus co-formateurs des systèmes symboliques propres
à chaque culture.
La Francophonie, artisan
du dialogue des cultures
Les progrès des moyens de communication et d'information
accroissent naturellement les échanges tendant à refaire,
mais aussi à défaire, les systèmes imaginaires et normatifs
constitutifs de la spécificité de chaque groupe culturel.
De par leur caractère fulgurant au cours de la décennie
écoulée, ces progrès multiplient de façon vertigineuse,
en même temps que les dangers guettant les traits propres
de chaque profil culturel, les possibilités d'initiatives
en vue d'un co-développement, d'un enrichissement mutuel
des cultures et du respect du droit que chacune d'elles
a de préserver son patrimoine, sa physionomie particulière,
aussi bien que les conditions de sa survie et de son
développement. Cest cette gamme d'initiatives possibles
que la Francophonie se doit de définir, à tous les niveaux,
pour ce qui concerne d'abord les cultures qui cohabitent
dans son espace, mais aussi pour ce qui correspond à
l'étendue du rôle qu'elle entend jouer à l'échelle planétaire.
La culture est à la fois un acquis et un construit,
produit d'une constante renégociation avec soi et avec
les autres. Cest pourquoi le travail de dialogue entre
cultures ne saurait faire l'économie de son élaboration
aux niveaux interpersonnels et microsociologiques. Ce
dialogue ne devrait pas être occasionnel mais quotidien,
il s'approfondira autant entre les élites qu'entre les
peuples; les arts et les idées se croiseront alors à
un rythme plus poussé; le dialogue entre croyants, voyant
sa base s'élargir, ouvrira de nouvelles voies à la tolérance.
Le thème du « dialogue des cultures », retenu par l'ensemble
des participants au Sommet de Moncton en 1999, situe
notre rencontre dans la ligne des précédentes et en
prolonge la réflexion.
De l'exception culturelle
au dialogue des cultures
Depuis son émergence comme organisation sur la scène
internationale, la Francophonie a posé au centre de
ses préoccupations, au-delà de la langue, la place de
la culture dans la définition des identités. Ce faisant,
l'ensemble francophone reconnaissait d'emblée la pluralité
et la complexité des identités culturelles des pays
qui le composent et, partant, l'existence de francophonies
diverses. Mais, par le fait même, il localisait les
risques que fait courir, au développement, à l'épanouissement
culturel et à l'identité propre des pays membres, l'accélération
en cours des processus de mondialisation. Dans un premier
temps, la Francophonie a opposé à ces défis la notion
d'« exception culturelle » (Sommet de Maurice 1993 )
traduction d'un ensemble de mesures destinées à juguler
la réduction des possibilités d'accès aux biens culturels
des pays et des sociétés les moins équipées technologiquement.
Mais, en dépit de son utilité surtout préventive, la
notion d'exception culturelle devait s'avérer insuffisante
pour définir une vraie stratégie de développement des
cultures où se déploierait toute la palette du patrimoine
de l'humanité et s'exprimeraient les spécificités enrichissantes
de chacun des groupes humains. En invoquant la notion
de « diversité culturelle », notion constructive et
moins défensive, la Francophonie a fait un pas de plus
dans ce sens. Cette perspective plus compréhensive et
globale entend dépasser les mesures strictement commerciales,
afin de susciter des stratégies complémentaires de valorisation
du florilège mondial des cultures. Un regard global
sur l’état actuel du monde nous confirme dans la nécessité
d'aller plus avant dans la voie inaugurée par la thématique
de la « diversité culturelle » et de faire de notre
rencontre, et de celles qui suivront, une plate-forme
pionnière du « dialogue des cultures ». Nous ne faisons
ainsi que poursuivre le chemin jusque-là parcouru, en
étendant le débat aux champs politique et économique.
Le dialogue des cultures : une portée politique
La lente et difficile émergence, au lendemain
de la guerre froide, d'un nouveau système international
aux contours encore largement incertains, s'est accompagnée
d'une accélération sans précédent des dynamiques d'intégration
et d'unification à l'échelle planétaire, transposant
ce qui n'était jusque-là qu'une globalisation des marchés
économiques et financiers en une véritable mondialisation
politique et culturelle, touchant même les sphères privées.
Seulement, le processus à l'oeuvre n'est pas sans provoquer
de sérieuses inquiétudes.
Mondialisation
et hégémonie
La mondialisation, si elle ouvre indéniablement
des brèches devant l'exercice de nouvelles libertés,
se décline bien souvent aussi sur le mode de l'hégémonie.Du
moins est-ce ainsi qu'elle est reçue et perçue par tout
un pan de la communauté internationale. Hégémonie de
quelques puissances sur les ressources du droit et de
l'énonciation de la norme et de la légitimité. Hégémonie
de quelques puissants -acteurs publics ou privés- sur
la fabrication d'un imaginaire uniforme et la mise en
valeur de modes communs d'être, de se comporter et de
consommer. Face à ces dérives, l'alternative proposée
par le « dialogue des cultures » vise à se rapprocher
de la formulation d'un corpus normatif international
construit dans le consensus, à partir des valeurs universelles
auxquelles nous adhérons tous librement. Au premier
chef de ces valeurs que nous voulons régulatrices de
la vie internationale, celles consacrées par la Déclaration
universelle des droits de l'homme, celles des droits
inaliénables des peuples (Bamako). Cette alternative
cherche à éviter la lecture sélective des droits et
des devoirs des membres de la communauté francophone
et internationale dont ont déjà suffisamment souffert
nombre de peuples, notamment au Proche-Orient. Elle
ambitionne de construire et de consolider de nouveaux
espaces mondiaux de concertation. En d'autres termes,
à l'ère du pouvoir des réseaux, le « dialogue des cultures
» aurait pour but de démocratiser la mondialisation
avant que la mondialisation ne pervertisse la démocratie.
Mondialisation
et résurgences identitaires
Le monde de l’après-guerre froide a vu
une recrudescence et une multiplicité de nouveaux conflits
de formes sub-étatiques et intra-sociétales. En s'exprimant
de façon alarmante sur le mode identitaire le plus crispé
et le plus exclusif, ces conflits ont fait des cultures
autant de marqueurs meurtriers et belligènes. A cet
égard, certains auteurs ont cru heureux de prophétiser
l'avènement d'un monde déchiré par la « guerre des cultures
» et fragmenté par le « choc des civilisations ». C'est
dans l'espoir de les démentir et de démontrer l'inanité
de leur cassandrisme, avatar à peine masqué de la guerre
froide d'hier, récrit en langage culturaliste, que la
Communauté francophone se doit de plaider en faveur
d'une approche ouverte et plurale de la culture et des
civilisations. En outre, les amples et successives vagues
de migrations internationales sont porteuses de disparités
multiples, alimentant des tensions identitaires. Les
particularismes des nouveaux venus s'inscrivent à des
degrés divers, avec plus ou moins de bonheur, dans les
espaces qui les accueillent mais la rupture reste possible
à tout instant. A l'ère du « narcissisme de la petite
différence », seul un ferme engagement dans le dialogue
est à même d'aménager une société internationale où
les identités -multiples jusqu'en chacun- se complètent
et ne s'excluent pas, et où cultures et civilisations
s'enrichissent mutuellement au mépris de leurs lignes
de démarcation.
Mondialisation
et responsabilité
A la transformation progressive des paramètres
de la distance et du temps, à l'uniformisation des règles
du jeu, à la soumission grandissante des acteurs de
la scène internationale aux contraintes collectives,
correspond, en parallèle, une mondialisation des enjeux,
une globalisation des dangers et, donc, des défis à
relever. Les exemples récents sont nombreux qui, des
préoccupations concernant l'équilibre écologique, la
biosphère ou la bioéthique, aux flux migratoires, au
sida et aux grandes épidémies, en passant par la sécurité
et la prévention du crime organisé, confirment tous
les jours la fin du « chacun chez soi, chacun pour soi
». Si la nouvelle grammaire du monde n'a pas encore
entièrement érodé la souveraineté, elle semble imposer
de plus en plus un monde de la responsabilité partagée.
C’est à ce niveau qu'il incombe à une instance comme
la nôtre de se faire, auprès d'autres instances inter-gouvernementales,
le chantre et l'avocat d'une meilleure coopération internationale,
d'une plus grande solidarité des peuples, et d'une institutionnalisation
plus efficace, face à des phénomènes engageant l'avenir
même de la planète et de l'espèce humaine. A l'ère où
gouvernance globale devient un thème porteur et une
ambition légitime, le « dialogue des cultures » se présente
comme un levier essentiel d'une nouvelle multi-latéralisation,
respectueuse des membres les plus vulnérables de la
communauté internationale et de leur droit à la solidarité,
et comme garant d'une gestion plus fructueuse des biens
communs de l'humanité.
Le dialogue des cultures : une portée économique
La mondialisation n’est pas simplement
la caractéristique distinctive du nouveau système international
dans sa version politique, mais elle est aussi, et peut-être
même surtout, la composante essentielle de l'économie
d'aujourdhui : instantanéité de l'information, décloisonnement
des marchés, désinstitutionnalisation des agents, dérégulation
des mécanismes, globalisation de la sphère financière,
uniformisation des modèles consuméristes. Là encore,
la dynamique en cours ne va pas sans susciter de nombreuses
appréhensions.
Culture et
développement
En raison de la diffusion de plus en plus
rapide des modèles culturels et des phénomènes sociaux
à travers la planète, le lien entre culture et développement
devient de plus en plus crucial. On aurait pu penser
que ce lien est celui d'une exclusion mutuelle, et que
le développement, à l'heure de la mondialisation, serait
progressivement sommé de se conformer à un modèle culturel
dominant, celui issu du moule unique de capitalisme
libéral. Le temps est toutefois révolu où l'on prêchait
la dilution des cultures locales, marginales ou résiduelles
dans le grand chantier d'une modernité autoritaire,
d'un progrès inévitable et de la croissance économique.
Loin de se contredire, culture et développement se consolident
mutuellement. D'abord, parce que la cohérence et l'évolution
harmonieuse des cultures locales contribuent au raffermissement
du sentiment de confiance et d'autonomie des membres
d'une communauté, et en accroissent la productivité
et la capacité de créativité et d'innovation. Ensuite,
parce qu'au même titre que d'autres facteurs de production,
le capital culturel est une ressource inhérente aux
processus de la croissance économique, et la culture
un secteur productif générateur de revenus et d'emplois.
L'engouement, aujourd'hui notable, pour la vogue des
« musiques du monde », ainsi que la part grandissante
prise par le tourisme culturel ou même ludique,par la
restauration et la valorisation des sites naturels et
archéologiques, par la réfection et la réappropriation
de l'habitat traditionnel, dans la constitution des
revenus nationaux en sont une preuve évidente. Bien
entendu, il s'agit ici de dénoncer la tendance, toujours
tangible, à ravaler les cultures « périphériques » au
rang de « réserves culturelles » où seraient parqués
des us et coutumes en voie de disparition. Ainsi, le
paradoxe que recouvre l'économie-monde en gestation
conduit à renvoyer dos à dos approches culturalistes
et approches productivistes, pour y substituer plutôt
une démarche de complémentarité. C'est dans la mesure
où les cultures revivifiées seront en situation d'échange
et de dialogue qu'un co-développement réel sera possible,
conduisant à une reprise durable et équitable de la
croissance mondiale.
Biens culturels et
logiques marchandes
La suprématie du modèle capitaliste et
l'acceptation des lois du marché comme paradigme dominant
font qu'il est de plus en plus tentant d'y plier tant
la production que la circulation ou encore la conservation
des biens culturels. Ce serait oublier un fait essentiel:
la culture est une composante inaliénable de la définition
de soi et un vecteur privilégié du contact et de l'échange
avec l'Autre. Elle est l'outil de notre rapport au monde
mais aussi à ce qui le dépasse et lui donne un sens.
C'est parce qu''elle est tout cela à la fois, et parce
qu'elle tend à l'immatériel et à l'intemporel, que la
culture ne saurait être réduite à une simple marchandise
soumise aux lois de l'offre et de la demande, ou sacrifiée
sur l'autel des avantages comparatifs. Les réunions
internationales consacrées à cette question, depuis
les premières formulations du GATT et jusqu'au sommet
de Seattle, ont bien montré le danger de dérive que
renfermait la réduction des biens culturels au rang
de simples denrées parmi dautres. Le risque à ce niveau,
et spécialement pour les pays les moins dotés de moyens
de concurrence, est double. Il consiste tout d'abord
à voir noyées les productions culturelles locales sous
le flux de produits culturels étrangers bénéficiant
d'atouts substantiels en matière de fabrication et de
marketisation. Il consiste ensuite à voir les cultures
locales exclues des espaces de médiatisation et de valorisation
que leur offrent les nouvelles technologies. Ignorer
ce risque et ne pas prendre les mesures destinées à
y pallier reviendrait à condamner par avance la culture
au darwinisme des industries culturelles. Aussi, convient-il
de rester vigilant quant à cette question, à tous les
niveaux et dans toutes les instances où elle viendrait
à être discutée. Cest dans la mesure où les biens culturels
garderont pour chacun des pays qui les ont produits
hier, ou les abritent aujourd'hui, mais aussi pour chacun
des pays tiers qui en sont les bénéficiaires indirects
et non forcément immédiats, une valeur en soi, irréductible
à leur valeur marchande, que les richesses de chacune
de nos sociétés seront demain un véritable patrimoine
culturel commun à l'humanité.
Un nouvel hiatus
culturel
L’accélération et la densification des
distorsions économiques et sociales qu'entraîne la mondialisation,
ne font pas que creuser le fossé inégalitaire entre
le nord et le sud de la planète. Un nouveau type de
marché international du travail s'instaure, qui draine,
vers les économies les plus novatrices, les compétences
formées dans les pays moins avancés. Cette fuite des
cerveaux affaiblit les chances de rattrapage dont disposent
ces pays. Il est paradoxal de constater aujourd'hui
qu'une bonne partie de la prospérité de la « nouvelle
économie » repose sur les compétences en provenance
des zones les plus pauvres de la planète. L'installation
des nouvelles technologies au coeur des économies développées
et le dépassement de l'ère industrielle au profit d'une
révolution de l'information accroissent aussi les écarts
au sein même des sociétés les plus avancées, et viennent
parfois à y menacer certains acquis. Dans un monde où
la richesse est appelée à se concentrer autour de «
l'économie de la connaissance », la nouvelle inégalité
est celle qui mettra face à face ceux qui - pour des
raisons économiques mais aussi culturelles et éducatives
- ont accès aux technologies de l'information et ceux
qui en sont privés. Elle opposera de plus en plus ceux
qui disposent des clés du savoir à ceux qui n'en disposent
pas. La lutte contre ces nouvelles pauvretés ne passerait
donc plus par l'ouverture de l'accès au capital, mais
par l'accès à la compréhension de la complexité du monde
et par le droit à l'intelligibilité des hybridations
et des métissages qui fabriquent les identités d'aujourd'hui.
Démocratiser les savoirs, faire circuler l'information,
décloisonner les connaissances, encourager l'inter et
la multi-disciplinarité, faire correspondre les cultures,
devient aussi crucial pour la paix sociale que les subventions
les plus généreuses de l'Etat-providence. Une telle
redistribution de la ressource intellectuelle reste
toutefois à envisager à l'échelle globale, et renvoie
donc à la multilatéralisation évoquée plus haut. Aussi,
en contribuant à établir la légitimité et la nécessité
du dialogue entre les cultures et les sociétés, mais
aussi en leur sein, il s'agit pour la Francophonie d'ancrer
un droit nouveau, le droit à la modernité démocratique.
Une modernité dépassant la stricte acception technique,
pour exprimer une dimension culturelle, celle d'identités
multiples et différenciées, conciliées en chacun sans
heurts et sans conflit. Ce droit ne saurait être universel
si des remèdes actifs nétaient envisagés face aux risques
majeurs de marginalisation et de subordination que comportent,
dans les relations internationales,l'application inconditionnelle
de la loi du marché et de la logique de puissance. Vivre
ensemble mais différents, ou plutôt vivre ensemble nos
différences, sera sans doute l'un des grands défis du
siècle qui commence. Pourrons-nous concilier la formidable
aventure du progrès technologique et les perspectives
de monde meilleur qu'elle nous ouvre avec la sauvegarde
de la richesse culturelle de chacune de nos sociétés
? Dès sa création, l'ensemble francophone s'est donné
pour mission d'apporter à la polyphonie culturelle universelle
la musique de sa propre langue et les cultures que celle-ci
a irriguées. Afin que la communauté francophone prenne
toute sa part et toute sa place dans la dynamique de
mondialisation et, que de cette mondialisation, il soit
favorisé le meilleur et évité le pire, la Francophonie
se doit de paver et de défendre la voie du « dialogue
des cultures ». Cest pour nous, un chantier du présent,
mais surtout de l'avenir : des faits culturels et sociaux
à scruter, à comprendre, et à rendre plus intelligibles,
une ligne de conduite à observer, un objectif stratégique
à poursuivre. Partant d'une exigence de reconnaissance,
le dialogue qui ne souffre pas de point final, doit
aboutir à des formes multiples et toujours renouvelées
d'alliance. Puissent nos diversités culturelles respectives
être mieux assumées, et devenir plus créatrices, dans
le jardin commun de la francophonie et dans le monde
de demain auquel nous aurons contribué pleinement et
sans réserve.
Les voies du dialogue: Propositions programmatiques
Les propositions de projets qui suivent
se situent dans la logique du « dialogue des cultures
», dans la mesure où elles tentent d'associer, autour
de projets communs aux pays participants, des médias,
des moyens d'expression divers, et des langues aussi
variées que celles que compte l'espace francophone.
1- Echanges et
voyages
Il s’agit d’engager la plus large palette
possible de secteurs sociaux dans ce dialogue. Le développement
de programmes d'échanges et de circuits de tourisme
culturel entre universitaires et membres d'associations
de la société civile, devrait permettre, par exemple,
l'encouragement des jeunes et des femmes à participer
à ce chantier. Un réseau permanent devrait être créé
entre écoliers et universitaires francophones, bénéficiant
d'une tribune inter-scolaire et inter-universitaire.
2-Enseignement
interculturel, multilinguisme, traductions et projets
éditoriaux
La familiarisation avec les différentes
productions et créations culturelles du monde francophone
devrait faire partie du programme d'enseignement, essentiellement
au niveau littéraire. Or, s'il y a profusion de la traduction
des grands classiques de la littérature française en
d'autres langues, on trouve en revanche beaucoup moins
de traductions d’œuvres contemporaines des pays francophones
vers le français ou vers d'autres langues des pays francophones.
3- Manifestations
thématiques
Autour de thématiques d'intérêt commun
aux pays membres, différents véhicules d'expression
artistique et culturelle s'expriment dans leurs langages
respectifs. (Exemples : films, pièces de théâtre, peintures,
textes littéraires, chansons et musiques produits par
les pays membres, et dans leurs langues, représentent
le racisme et la xénophobie, les grands moments d'avancée
de la démocratie ou des acquis sociaux, la liberté,
etc.).
4- Technologies
de l’information pour tous
L’investissement de l’espace virtuel est
une urgence pour la communauté francophone, non seulement
en sa qualité d'usager des inforoutes, mais aussi de
producteur de sites d'utilité générale. A ce niveau,
il serait envisageable que la Francophonie finance,
après concours général sur base de business plans, une
ou plusieurs start-up. Les premières pourraient être
consacrées à des services de traduction du français
vers les langues des pays francophones et de ces dernières
vers le français.
5- Instruments
d’observation
Dans le cadre d’une convention entre les
pays membres, il serait envisageable de mettre en place
un Observatoire des cultures et du dialogue interculturel,
sorte de centre de recherche associant des disciplines
diverses et chargé de suivre et d'évaluer les activités
à caractère interculturel.
6- Aide à la production
culturelle
L’accès aux ressources de production dans
les domaines culturels coûteux (cinéma, multimédia,
télévision, etc.) est notoirement inexistant dans les
pays les moins avancés de l'espace francophone. A cet
égard, il est recommandé de créer un Conseil artistique
disposant d'un fonds d'aide à la création dont seraient
bénéficiaires prioritaires, sinon exclusifs, les créateurs
du sud.
7- Protection
de la production culturelle
Dans le cadre des efforts menés par la
communauté internationale pour trouver des mécanismes
juridiques efficients à garder, il semble nécessaire
pour la communauté francophone de s'atteler à l'harmonisation
des positions de ses membres en matière de propriété
intellectuelle. 8- Consultation permanente : Enfin,
il serait souhaitable d’envisager la mise en place d’une
consultation permanente, entre diplomates et agents
culturels pour la mise en application et le suivi de
tout ce qui précède dans l'activité des organisations
internationales.
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